Julian en prison et c’est moi qu’on enferme.

Julian Assange n’est pas jugé pour une action en particulier mais avant tout pour un principe général. Il est un symbole. Si les sales petits secrets qui ont rendu Wikileaks célèbre n’ont après tout rien d’extraordinaire ou de surprenant pour ceux qui suivent avec un minimum d’attention critique les affaires du monde, la méthode d’exposition par lanceur d’alerte, dans un monde désormais numérisé, elle, est détonante.

Ce principe, c’est celui du contrôle de l’idéologie dans l’intérêt ou non d’une classe sociale dominante. Idéologie dont le rôle principal est de présenter l’ordre social d’accumulation capitaliste comme un ordre naturel, niant même par là que son discours puisse être idéologique puisque naturel. Cette « société du spectacle » (Debord) est une conséquence inéluctable de l’industrialisation, soit de la production de masse dans un premier temps puis, de la consommation de masse dans un second. L’organisation industrielle pour satisfaire la rentabilité du capital investi va chercher à maximiser l’efficacité de son processus de production en parcellisant tout d’abord les tâches à accomplir (division du travail) en sous-unités. Ce faisant, l’opérateur de cette sous-unité de production, qui est devenu aussi et à la fois un consommateur, est obligé, pour des raisons de limitations cognitives, de déléguer de plus en plus la compréhension du fonctionnement et des fins de toutes les innombrables sous-unités de tous les produits présents sur tous les marchés à un organe indépendant de sa personne au fur et à mesure de sa complexification. C’est cette sphère, indépendante du producteur-consommateur, qui en vient naturellement à orchestrer le processus de production-consommation. De manière sommaire et imparfaite, elle est tout ce que ne contient pas la sphère de la production-consommation de marchandises. Ce qui ne se réduit pas aux seuls médias d’informations et d’opinions auxquels on pense immédiatement. Naturellement, puisque nous baignons dans cette idéologie, elle s’imprime aussi dans les marchandises que nous choisissons préférentiellement de produire comme la voiture par rapport au train par exemple, mais aussi dans l’expression de leurs formes avec les diverses modes architecturales, vestimentaires, etc. Ce qui est en jeu dans l’affaire Assange-Wikileaks, c’est le contrôle de cet organe de compréhension sociale que l’on peut qualifier d’organe de propagande idéologique, de société du spectacle, de l’information, de la culture ou autre.

Si le cours normal de ce processus de production-consommation est l’accumulation de capital, on comprend alors la difficulté pour cet organe à contrecarrer cette disposition naturelle et à présenter une quelconque indépendance de vue. C’est un peu comme vouloir nager à contre-courant, on peut le faire quelques temps mais l’on en arrive tôt ou tard à être emporté par celui-ci. Et ce, d’autant plus facilement si les prescripteurs d’opinions de la « société du spectacle » développent une addiction au circuit de récompense dopaminergique que procure l’argent, qui favorise à son tour un certain nombre de biais cognitifs à la base du sentiment d’appartenance de classe. Par exemple, dans la culture idéologique française, et contrairement à l’anglo-saxonne, le môle de résistance c’est l’État, car l’État, théoriquement, c’est nous, les gens. Théoriquement, parce que tout le monde sait plus ou moins que ce n’est pas vraiment tout à fait le cas, du fait justement de la pente naturelle du courant. Chez les lanceurs d’alertes numériques de culture anglo-saxonne, l’État est considéré comme une cible privilégiée. Opinion partagée par une large frange de communautés informatiques en dehors des États-Unis où règne une certaine forme de culture libertaire calquée sur le mouvement d’empowerment américain. Ce qui ne s’accorde pas vraiment avec le cadre idéologique français où cette attitude est même mal perçue, voir dénigrée par de nombreux commentateurs pourtant forts critiques de l’idéologie ambiante et qui eux, en défense d’un État perçu comme protecteur, prétendent que de toute façon, tous les États font de la surveillance. Ce faisant, ils minimisent la nature inédite de cette surveillance électronique de masse. L’avènement en France d’un État autoritaire néolibéral sous la coupe de l’UE pourrait faire évoluer les perceptions. Car aujourd’hui, de moins en moins protecteur, l’État apparait lui aussi emporté tel un débris par le courant.

La capacité d’Internet à faire circuler l’information en réseau peut potentiellement subjuguer le fonctionnement monodirectionnel traditionnel de l’information, et par là son orientation idéologique. Dans cet univers multidirectionnel, il n’y a plus de centre de direction. Pour une somme modique, une connexion et un terminal, chacun peut potentiellement devenir émetteur d’informations. En s’affranchissant des coûteux dispositifs des systèmes de broadcasting ou retransmission, l’information peut aussi s’affranchir de la classe sociale qui les possède. Ainsi, le réseau Internet permet à un opérateur placé dans une quelconque sous-unité de production ou de prescription idéologique d’y braquer un projecteur. Et ce qui compte, du point de vue de l’organe de propagande idéologique, c’est d’abord de savoir si le projecteur éclaire suffisamment et, si c’est le cas, qui le manipule. Il nous faut bien préciser ici que l’on parle d’information et non d’opinion. L’information est censée représenter la réalité d’un fait. Censée, parce que contrairement au fait, elle est malléable et peut subir les altérations de celui qui la diffuse. Mais elle porte en elle-même la capacité de circuler indépendamment de celui qui l’émet, jusqu’à devenir potentiellement virale. Une opinion, si l’on peut aussi la partager, est toujours rattachée à celui qui l’émet. Elle nécessite un travail intellectuel parfois laborieux, à la fois d’expression pour celui qui l’émet, et de compréhension pour celui qui la reçoit. Sa diffusion est donc beaucoup plus lente et le plus souvent circonscrite à ceux qui partagent déjà avec elle des liens d’affinité. Ainsi, l’opinion exprimée dans cet article en restera limitée, au mieux, aux cercles de ceux qui manifestent une certaine empathie quant à la situation d’Assange et qui, en plus, ne sont pas effrayés par son interprétation de l’affaire d’inspiration debordienne.

Dans le cas du journalisme, un lanceur d’alerte, parce qu’il diffuse directement depuis l’intérieur sans passer par la sphère de direction idéologique, peut faire autant de travail en quelques clics que des mois et des mois de coûteuses et difficiles investigations depuis l’extérieur. Investigations que quasiment plus aucun média ne fait aujourd’hui de toute façon, hormis les services de renseignement des États ou des grandes entreprises. Et c’est une information d’autant plus qualitative qu’elle n’est pas encore passée au tamis du filtre idéologique d’un organe de direction. On peut comprendre que la classe qui possède le contrôle de l’organe idéologique, use de toute la terreur à sa disposition pour transformer Internet en une sorte de cellule capitonnée. Si les lanceurs d’alerte sont dissuadés et que plus personne ne fait d’investigations alors, ne restera plus que le bruit de réverbération des commentateurs sur les réseaux sociaux et autres médias qui certes, peuvent présenter les évènements selon des opinions qui leurs sont propres mais, qui seront de nouveau dépendants des organes de prescription idéologique quant à la production et à la pertinence des évènements rapportés. Julian Assange est l’exemple « spectaculaire » d’application de cette terreur, une démonstration idéologique.

Car, ce qui est en jeu dans cette affaire, va au-delà du journalisme et questionne l’usage qui est fait d’Internet quant à la liberté d’expression et de circulation de l’information en général. Pour quelle raison devrait-on stopper ou ralentir la circulation d’informations dans la société ? Selon quelle rationalité, par exemple, devrait-on interdire le Sci-Hub d’Alexandra Elbakyan et son libre accès aux articles scientifiques ? Par rationalité scientifique ? Doit-on s’efforcer d’en faire un lieu de libertés en sachant nous rendre maîtres des outils informatiques, en s’assurant de la neutralité du réseau, en utilisant des logiciels libres, comme défendu par Richard Stallman et en chiffrant nos communications ? Ou doit-on se laisser entraîner dans cet univers dystopique qu’est l’Internet de la surveillance ? Si nous écoutons la musique des organes de propagande idéologique habituels alors, nous connaissons déjà les réponses. En suivant le fil de la rationalité de l’argent, nous marchons vers notre propre devenir-machine. Si nous nous laissons soumettre par la technique, que nous restera-t-il ?

Que des centaines de Wikileaks encore plus efficaces, notamment quant à la protection des sources et de la vie privée, éclosent un peu partout dans toutes les langues du monde et avec chacun leur diversité d’opinions. Pour Julian.

https://www.globaleaks.org/

https://securedrop.org/

Chanson : Now we are free, Lisa Gerrard, bande original du film Gladiator réalisé par Ridley Scott.

Licence Creative Commons

4 réflexions sur “Julian, mon frère

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